JARDIN
auteur : SMO
J'ai découvert ce jardin un jour quelconque d'errances urbaines.
Petit espace vert niché au creux d'un couple de rues
étroites, petit trou de souris dans le sage ordre des
façades d'immeubles vieillots. J'en poussais la petite porte
grillagée, me félicitant de l'heureux hasard qui avait
guidé mes pas dans un endroit aussi charmant.
Quelques buissons, trois bancs décrépis cernant les
vestiges d'un minuscule bassin ; un lieu que les cartographes de la
ville avaient dû juger trop pitoyable pour être digne de
figurer sur leur plan. J'avais la sensation de pénétrer
sur une autre planète, mystérieuse, vierge de toute
présence inopportune.
Je jetais mon dévolu sur l'un des bancs et me lançais
dans la lecture du roman qui jusqu'ici se tenait bien au chaud, au fond
d'une poche de mon manteau. L'histoire était curieuse, presque
fantastique, tout autant que le lieu... La lecture faisant, je ne vis
pas le temps passer.
Je ne venais de terminer le cinquième ou le sixième
chapitre, ma mémoire n'est pas tout à fait précise
sur ce point, lorsque mon attention fut captée par un
toussotement.
"Monsieur, vous êtes assis à ma place..."
La voix était douce, presque enfantine, dépourvue de la
moindre note d'agressivité. Je tournais la tête doucement
pour découvrir celle qui m'interpellait ainsi.
Une vingtaine d'année, un visage au trait plutôt fin
quoique fort anodin, des cheveux auburn mi-courts, des yeux gris, et un
regard... quel regard ! Il me fit presque bafouiller. Je venais de
découvrir le nécessaire habitant de cette
énigmatique planète.
"Veuillez m'excuser, mais il me semble que ce n'est pas la place qui
manque, ni sur ce banc, ni sur les autres..."
"Je sais bien monsieur, mais, si vous me permettez, c'est tout de
même ma place."
Si son ton avait comporté la moindre trace d'agressivité
ou d'autorité mal placée, nul doute que je ne me serais
pas levé, mais comment pouvais-je résister à une
si jolie demande. Je priais donc la demoiselle de m'excuser d'avoir
occupé malencontreusement sa place. Elle me répondit en
souriant :
"Ce n'est pas grave monsieur, au moins cela prouve que vous avez bon
goût."
Je n'avais pas décollé mes yeux des siens depuis que
j'avais croisé son regard, aussi sa phrase prenait une tournure
comique qui me fit éclater de rire. Lorsque son rire vint
répondre en écho au mien, j'étais
définitivement conquis.
Non, ce n'est pas la plus belle, la plus gracieuse ou la plus sexy,
mais elle appartient à un autre univers où un rêve
prend tout son sens. Hors des sentiers usés par les masses, nous
marchons maintenant souvent côte à côte. Nos vies se
croisent, lorsqu'il nous en prend l'envie, au détour de ce
jardin, ou d'un autre…