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A l'entour il y avait... A l'entour il y avait Sandrine, Christophe, Virginie, Christophe, Nicolas, Nicolas, Nicolas, Cendrine, Flavie, sûrement Ahmed, Marie-Céline, Manuel, Hélène, Hervé et Sabrina. Au milieu de cette cohorte d'enfants attendant avec une impatience hurlante " l'heure des mamans ", il y avait Pierrette. Pierrette n'avait pas choisi d'être la directrice de cette école maternelle de Choisy-le-roi. Son truc à elle, c'était la sculpture. Les mains dans la glaise et le rêve dans le bronze...! Faire mouler dans une matière dure et froide, ce qu'elle avait créé, de ses mains souillées, dans une terre molle et humide. Son papa, le roi des cons - monarque de ce royaume immense auquel les prétendants sont innombrables - lorsqu'elle lui avait annoncé son intention de vivre de son art, avait dit: " Ma fille, ne compte pas sur moi pour t'aider dans ce projet qui n'est, bien sûr, qu'une passade ! ". Le papa de Pierrette était un peintre talentueux dont les toiles ne se vendaient pas et la famille aurait crevé de faim si Claudia, la maman de Pierrette n'avait posé pour des publicités présentant des soutiens-gorge. Parfois aussi la maman de Pierrette prêtait ses jolies mains, pour que l'objectif d'un photographe les immortalise porteuses de bagues somptueuses. Pierrette, chef d'établissement scolaire, aimait se distinguer. Faute d'être artiste et de créer des chef-d'oeuvres, elle portait dans l'exercice de ses fonctions, une immense blouse blanche et stricte, digne d'une laborantine, maculée de tâches de couleur. Peinture ou terre à modeler, tous les mioches de l'établissement venaient essuyer leurs mains de tâcherons malhabiles sur ce grand tablier apparemment accueillant. Pierrette refusait de s'habiller en enseignante. Sous la blouse, pas de jupe plissée, de triste pull-over à col roulé, de collant épais. Pierrette portait toujours des bas, de jolies robes et des bijoux. Ce matin-là, elle avait choisi un fourreau gris anthracite et noir, accessoirisé par un immense sautoir en jais hérité de son arrière grand' mère. Ces colliers s'appelaient " parure de deuil ". Destinés, peut-être, à rendre les veuves plus désirables. Pierrette avait dû conduire un gamin aux toilettes. Il faut se baisser pour nettoyer ces petits culs, et elle s'était trouvée emberlificotée dans les nombreuses torsades de l'immense sautoir de jais. Sautoir posé sur le bord d'un lavabo, petit cul récuré, sautoir oublié. Le temps passe... Comme il passe le temps... A l'entour, il y a.... A l'entour, il y a Sandrine, Christophe, Virginie, Christophe, Nicolas, Nicolas, Nicolas, Cendrine, Flavie, Ahmed, Marie-Céline, Manuel, Hélène, Hervé et Sabrina. Il y a la petite Geneviève aussi. Ses vêtements aussi démodée que son prénom. Elle porte des chaussettes blanches en dentelle, un manteau en loden beige avec un pli creux dans le dos, un petit chapeau en velours, et des bottines prune toujours bien cirées. Geneviève a de belles joues rondes, des yeux verts d'eau, un regard blasé et inquiet. Rien ne l'étonne et tout la navre. "Bon Dieu, se dit Pierrette, le sautoir de Mémé, oublié dans les chiottes! ". Haché menu ! Il ne reste que des tronçons de sautoir, le plus long doit faire deux centimètres. On dirait des morceaux de zan prêts à la consommation. Il ne manquerait plus que les vandales viennent bouffer le jais en le prenant pour du réglisse et qu'on finisse à la rubrique faits divers: "Faute de surveillance, les élèves d'une école maternelle s'étouffent avec les bijoux de la directrice.". La haine. " Si un jour, je vis de ma sculpture jamais je ne pourrais oublier, ces heures, ces journées de haine, ces cris d'enfant. Ces sales moutards, ceux qui se fourrent de la pâte à modeler dans les narines, ceux qui boivent cette colle qui pue le poisson, ceux qui réussissent à se tailler les cheveux avec les ciseaux à bouts ronds coupant à peine le papier, ceux qui transpirent de la tête, ceux dont les parents ne changent leur maillot de corps qu'une fois par trimestre, et le salopiot qui a débité mon sautoir !". Pierrette a ramassé les vermisseaux noirs, les restes de la parure que son arrière grand'mère avait porté pour accompagner dignement son époux en terre. Sans un mot, sans un geste de dépit, elle les a jeté dans la grande poubelle au fond de la cour, comme on enseveli quelqu'un qu'on a beaucoup aimé, mais qui vous a tellement fait souffrir. Sans se retourner et sans verser une larme. A l'entour il y a... A l'entour, il y a Sandrine, Christophe, Virginie, Christophe, Nicolas, Nicolas, Nicolas, Cendrine, Flavie, Ahmed, Marie-Céline, Manuel, Hélène, Hervé... Hervé Josse, c'est lui qui a tronçonné le sautoir en jais: un morceau est resté coincé dans ces godasses... Démasqué ! Hervé Josse, le voyou, le chef de bande, le malfrat, le sérial kinder. Hervé Josse au regard de psychopathe, au teint verdâtre de mômes des banlieues pauvres, aux cernes lie-de-vin, aux dents de lait pourries avant d'avoir poussées. A tout coup, c'est lui qui a étranglé Kiki- le Riquiqui, le regretté canari de la section des moyens. Puni et privé de récré par sa maîtresse, il était resté seul en classe, pendant que l'institutrice se libérait des autres dans la cour. Pendant ce temps-là, l'oiseau trépassait de strangulation au fond de sa cage…. Pas de mystère ! D'ailleurs, pour ses congénères, il vaut mieux qu'Hervé Josse ne soit pas lâché dans la cour de récréation… Le jour de l'arrivée dans l'école de Marina, pauvre petite fille de trois ans, qu'une maladie de la moelle épinière obligeait à porter un appareillage la maintenant de la nuque aux fesses, Hervé Josse convoqua ses lieutenants et leur intima l'ordre de culbuter la mouflette dans le bac à sable, afin d'en introduire un maximum entre son corset et sa peau. Grand seigneur ! La gamine arrivait du Portugal, ne parlait pas un mot de français, et le corps enseignant a mit un moment à comprendre pourquoi elle hurlait, morvant du sable, en tapant sur sa carapace de plastique. Hervé Josse, le tortionnaire attentif du gros et gras Manuel Kuyumkuhoglu. La bande humilie, se moque et persécute le gentil petit obèse. Il doit payer pour sa surcharge pondérale, comme on paye à Orly pour un excédent de bagages. Dans un premier temps, l'enfant bibendum a été capturé, puis traîné subrepticement vers une porte, dans la charnière de laquelle on a écrasé l'ongle de son pouce droit : blessure discrète pouvant passer pour un accident domestique et que la victime avait ordre de présenter comme telle. Dans un second temps… Car le temps passe... Comme il passe le temps... Lorsque l'ongle eu suffisamment bleui, la clique entoura de nouveau, Manuel Kuyumkuhoglu, et le lui arracha. Il tenait encore assez à la peau pour que la souffrance soit maximum et le saignement abondant. Habile et bon enfant, non ? Il y a aussi Sabrina. Sabrina dessine si joliment des femmes aux chapeaux immenses, et choisi les coloris avec tellement de soin qu'on pourrait presque croire que certains enfants ont du talent. Et puis Geneviève, la seule de l'école à porter une blouse par-dessus ses vêtements, une blouse noire avec un liseré rouge, comme au 19 ième siècle, avec son prénom brodé sur la poitrine à gauche, afin que personne n'oublie une demie seconde qu'elle porte celui de sa trisaïeule. Tous attendent " l'heure des mamans ", ils piaillent, ils se chamaillent... Ils ont perdu leur bonnet, une moufle, ils sont crasseux, ils puent la sueur parce que toute la journée, ils se sont appliqués pour faire plaisir à la "maîcresse", parce qu'ils ont eu peur de se tromper, parce qu'ils ne pigent rien à ce qu'on leur apprend, parce qu'il ne comprennent ou n'acceptent pas encore que leurs mamans adorées les abandonnent dans cette jungle. Geneviève n'attend rien. Elle est assise sur un banc, calme, sereine. On n'a pas encore ouvert la porte pour accueillir les sacro-saintes, les vénérés, les Mamans. Alors pourquoi, tout à coup, Geneviève se lève-t-elle? Pourquoi avance-t-elle vers Pierrette? Pourquoi lève-t-elle les bras? Museau en l'air, œil vert inquiet, elle dit: "Maman, tu l'as perdu ton joli collier? " Geneviève reçoit une gifle magistrale. L'école est silencieuse. Frappée de stupeur ! Madame la directrice vient de gifler, à la volée, devant tout le monde, la seule élève dont les parents ne risquent pas de porter plainte. ……… Le temps passe... Comme il passe le temps... Depuis des années, Pierrette expose ses sculptures et les vends un bon prix. Elle traite souvent, comme une obsession, ce thème d'un visage féminin portant sa main droite sur sa joue droite comme pour essuyer une larme ou effacer un coup. Cette gifle, en public, quelle honte, quelle injustice ! Pierrette voudrait tant demander pardon à Geneviève, qu'elle le fait: "Un jour, chérie, tu avais…. quoi… ? Je dirigeais encore la vieille école Jules Vallès, c'était ce que les petits appellent " l'heure des mamans"… Tu te souviens ? ». Geneviève ouvre grand ses yeux verts d'eau... Non... Elle a fréquenté une école… dont sa maman était…. la directrice? Aucun souvenir ! Aucun souvenir de cette époque ! Rien ! Il passe, il passe le temps... Pierrette est maigre, toute petite, décharnée, minuscule, perdue dans un lit d'hôpital aux draps râpeux. Geneviève lui tient la main- la droite-, elle y appuie sa joue- la droite-. Soudain, tout lui revient. Le préau, les piaillements des minots, l'odeur de craie et de poussière, le long collier de deuil en jais, son inquiétude car maman va être triste si elle l'a perdu… "Maman, c'est sur la gauche que j'ai reçu ta gifle. La gauche, bien sûr, puisque tu es droitière... Maman ? Maman ? Maman ! …Maman. ". Geneviève est sortie sans se retourner et sans verser une larme. Elle a senti une irrésistible envie de se gratter la joue - la gauche- et a murmuré sans comprendre pourquoi : « Elle a sonné l'heure des mamans.» PL
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