GARDE DE CHIENNE
… et non l'inverse…
auteur : Sœur FOLLENFANT

                                      


Cet homme-là n'aimait pas beaucoup les animaux. Ni les chiens, ni les chats, ni surtout les oiseaux. Il détestait leur œil rond et leur bec dur et pointu : il les trouvait cruels.
Il n'aimait pas les bêtes parce qu'il les jugeait bêtes et il aimait, plus que tout, l'intelligence.

Un jour, il a croisé une chienne.
C'était une chienne solitaire, visiblement libre, vagabonde et livrée à elle-même, plus vraiment jeune, mais encore fraîche et passablement joueuse. Sans vraiment l'adopter, il avait pris l'habitude, quand il la rencontrait, de s'amuser avec elle, comme on s'amuse avec un chien, avec un bâton qu'on lui présente, qu'on lui lance, qu'il rattrape, qu'il rapporte…

Et puis, au bout d'un certain temps, il l'a regardé dans les yeux. Son regard avait quelque chose d'intelligent. Il a été étonné, il ne pensait pas que c'était possible chez une chienne. Il s'est accroupi et l'a gratouillé entre les oreilles. Elle a eu l'air surpris, comme si personne ne l'avait caressée depuis longtemps, elle s'est couchée sur le dos et lui a présenté son ventre en remuant lentement les pattes. Il a passé la paume de ses mains sur les coussinets, sous les papattes : elle a eu l'air d'apprécier.
Ils se sont relevés tous les deux. Elle l'a suivi, il ne s'est pas retourné et quand il est arrivé dans sa maison, il a attendu que la chienne soit entrée pour refermer la porte.

Voilà, ça y était, il avait une chienne.
Il s'est senti un peu piégé, mais pas trop. Il était heureux et il sentait bien qu'elle aussi.
Il lui a donné un nom. Il a choisi Pougnette.
C'était un vrai nom de chienne, affectueux, pas trop sérieux, pas prétentieux.
La chienne avait déjà eu d'autres noms dans sa vie, avec d'autres maîtres.
Celui-là lui plaisait bien. C'était surtout la voix qui le prononçait, les lèvres qui l'articulait, le cœur qui l'avait inventé qui lui plaisaient.
Elle avait connu des chiennes amies que leur maître avait appelés Margot ou Chloé, des noms de femmes. Elle avait même connu un chien du nom d'Edouard : celui-là avait une maîtresse.
Edouard avait vécu très âgé, il était mort un soir d'été dans son jardin, la main de sa maîtresse posée sur son flanc haletant.
Margot et Chloé avaient terminées leur vie sur la table du vétérinaire, alors que leur maître faisant les cent pas dans le couloir, en attendant…
Il paraît que les hommes font cela aussi, dans le couloir des maternités pendant que les femmes accouchent.
Pour la délivrance les chiennes se cachent, elles calent leurs pattes arrières contre un talus, un mur, un bas d'armoire et elles poussent…
Le géniteur est déjà loin, parti vers d'autres conquêtes sans lendemain, à moins que ses patrons protecteurs aient décidés pour lui d'une autre sorte de passage sur la table du vétérinaire : non pour lui ôter la vie, mais pour le rendre incapable de la donner.

Elle prenait de plus en plus de place dans la vie de son maître, et lui dans la sienne. Elle n'avait plus envie de partir en cavale.
Parfois, lorsqu'il y était seul, il la laissait dormir au bout de son lit.
Elle adorait ça. Le matin, elle le regardait avec reconnaissance, et lui avec une douceur infinie, avec bonté. Elle n'avait pas souvent eu de maître qui l'autorise à passer une nuit entière dans le même lit que lui.
Avec le temps, elle s'est aperçue que parfois son maître ronflait ou grinçait des dents. Ça  la réveillait, ça l'agaçait, alors elle grognait pour troubler son sommeil. Il changeait de position et tout allait bien.
D'ailleurs, elle aussi ronflait parfois. Elle le savait, car alors son maître remuait les pieds pour la faire taire. Il disait d'une voix engourdie et gentiment amusée : « Tu ronfles, ma Pougnette ».
Son maître avait de très jolis pieds, fins, distingués, aux orteils artistiquement torturés. Des pieds de crucifix. Elles les adorait et aurai bien aimé oser les lécher. Elle s'en empêchait car elle craignait qu'il ne trouve pas cela hygiénique, qu'il aille immédiatement se rincer et elle en aurait beaucoup souffert.
La chienne avait déjà beaucoup souffert, avec d'autres maîtres, dans sa vie : elle ne voulait plus.

Des années ont passées, des années de vrai bonheur. On dit qu'une année de la vie d'un homme équivaut à cinq ou sept ans de la vie d'un chien, alors forcément….

Il ne lui présentait plus le bâton avec lequel elle aimait tant jouer.
Pourtant, elle rêvait encore de le tenir dans sa gueule et de le rapporter avec fierté. Il avait un goût délicieux, ce bâton.
Il lui avait installé une confortable couverture dans le salon. Il ne voulait plus qu'elle vienne l'importuner dans son lit, il trouvait qu'elle sentait la vieillesse.
Pourtant, elle avait encore le poil dru et luisant.
Il la nourrissait de viande hachée, pour bien faire…
Elle aurait préféré un os tout dur. Elle pouvait, elle voulait mordre encore, juste pour le plaisir, pas pour attaquer ou se défendre. Elle avait toutes ses dents et bonnes encore, ne le voyait-il pas ?
Non, il ne le voyait pas, il ne la voyait plus et lorsque leurs regards se croisaient, à la reconnaissance inchangée de la chienne répondait non plus une douceur infinie, mais une horripilation sans borne.

Il ne lui avait jamais passé de collier, ni de laisse ;
Lorsqu'ils se promenaient ensemble, elle marchait à côté de lui, parfois un peu en arrière et cela l'agaçait. Il disait : « Alors, tu viens Pougnette ? » Il ne comprenait pas que si elle restait derrière c'était pour admirer l'harmonie de son grand corps d'homme, la joliesse de sa démarche de bipède. Ça émeut toujours une chienne, ça !

Souvent, pendant la promenade il parlait avec d'autres maîtres. Il  questionnait sur le caractère, les capacités physiques d'endurance, l'affection, la tendresse. Il demandait l'âge du chien. « Oh, elle est toute jeune, vous savez ! Elle est fofolle ! Il faut lui donner de bonnes habitudes, après c'est pour la vie. »
Il répondait : « Oui, c'est mieux de les prendre jeunes. Alors, tu avances, la Pougne…».
Le nom se dégradait, ça commençait à faire pouilleux, galeux, pègueux, grincheux.
Souvent, il s'arrêtait devant une vitrine où une tripotée de chiots braillait en se jetant comme des forcenés contre la vitrine.
Des forcenés, des forces nées, fraîchement nées !
Il frappait contre le carreau, les bestioles se précipitaient, surtout une petite chienne brune avec des grands yeux ronds et humides. Ensuite, il posait sa main à plat sur le carreau et la petite léchait l'emplacement de sa paume de l'autre côté de la vitre.
Ça le faisait rire. A présent, il aimait bien les chiens, mais toujours pas les oiseaux.
Il faisait des petits bruits bizarres en jouant avec sa nouvelle amie canine, des bruits avec sa langue, avec le fond de sa gorge, avec le bout de ses lèvres. Alors, il a murmuré : « Celle-là, ce serai vraiment trop con, qu'un autre la prenne ! ».
Il est entré dans la boutique.

L'autre chienne est restée dehors, comme elle faisait toujours lorsqu'il entrait dans les magasins interdits aux animaux.
Elle savait bien qu'un chenil ne pouvait pas être interdit aux animaux, mais elle a posé son postérieur sur le trottoir. Elle regardait.
Il a parlé, caressé pour de bon la petite bête brune, choisi une laisse et un collier, sorti son chéquier….
Il souriait.

La Pougne s'est raidie sur ses pattes, elle s'est ébrouée et comme de toutes façons le maître ne la regardait pas, elle est partie sans se presser.
Ce n'était plus une cavale, c'était une retraite.
Elle a marché beaucoup, grignotant des restes dans les poubelles, évitant les humains : ceux qui pourraient lui dispenser des caresses ne seraient que des mamies capables de l'accabler de sollicitudes maladroites ou des SDF faméliques qui la frapperaient quand ils auraient trop bu.
A quoi bon, quand on a connu ce qu'elle avait connu d'authentique amour !

Elle a marché, jusqu'à arriver un samedi d'été au bord d'une autoroute surchargée.
Ceux qui partent en vacances, ceux qui reviennent…
Ceux qui partent, ceux qui arrivent…
Elle s'est couchée sous un arbre, un peu à l'écart dans une aire de repos.
Un monsieur seul cherchait un endroit pour uriner dans la nature, les WC étant d'une part, pris d'assaut par des familles braillardes, d'autre part, dans un indescriptible état de crasse nauséabonde.
D'abord, il ne l'a pas vu et a manqué faire pipi sur elle.
Elle n'allait pas bien, elle a fait exprès de ne pas bouger et de retenir le peu de souffle qui lui restait, pour faire croire qu'elle était déjà morte.
Il a changé la direction de son jet, puis il a dit : « C'est dégueulasse de les abandonner comme ça. Salaud, va ! ».
Il a sorti son téléphone portable. Elle a eu peur, elle croyait qu'il appelait SOS vétérinaire, mais il a juste pris une photo.
Ça avait beaucoup fatigué la chienne de retenir son souffle en présence du compatissant pisseur, alors elle a préféré ne pas le reprendre.
Il n'y avait plus de Pougnette.
   


Cette année, la SPA a frappé fort, en diffusant sur les plus grands panneaux publicitaires, la photo d'une chienne âgée trouvée morte sur une aire d'autoroute.
Elle leur avait été envoyée par un vacancier outré. Dans sa lettre d'accompagnement, il avait écrit « ….si vous l'aimez, c'est pour toujours ».

C'était devenu le slogan, c'était écrit sur l'affiche, sous la photo.

Le monsieur qui n'aimait toujours pas les oiseaux, a vu cette affiche, comme tout le monde.
Ce pauvre vieux chien-là ne lui rappelait rien, absolument rien.
Il promenait chaque jour sa belle et fière chienne brune, ils jouaient ensemble avec un bâton, elle sautait pour l'attraper en plein vol comme personne !
Pour une sauteuse, c'était une sauteuse !
Il a dit en la gratouillant entre les deux oreilles : « C'est pas à toi que ça risque d'arriver, hein ? »
Alors, la chienne s'est couchée sur le dos, lui présentant son ventre,
remuant légèrement les pattes, et il a posé ses paumes sur les pelotes, sous les papattes. Elle a eu l'air de trouver ça juste et normal, elle acceptait avec une certaine condescendance.

« Oh, non ! C'est pas à toi que ça arrivera, ma Stéphanie ! ».
Il lui avait donné un nom de femme.
PL
 
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