| « … oui, c'est moi ! c'est moi qui ai pris cette photo ! je sais … je n'aurai pas dû… mais j'ai pas pu faire autrement… je…je..……. » Je viens de m'évanouir de nouveau. J'entends au loin des pas qui s'éloignent vers la porte, la porte qui s'ouvre, les pas qui s'effacent derrière, la porte qu'on referme. Je suis photographe depuis une vingtaine d'années, à peu près… ou plutôt, depuis toujours. Je veux dire par-là que j'ai toujours capturé des images bien avant de posséder un appareil. Ma mémoire était mon labo, ma chambre noire, ma bibliothèque d'images. Mon album photo était un livre virtuel qui ne possédait pas de dernière page et qui s'enflait jour après jour, année après année. Les hommes et les femmes que je « mémo-graphiais », ne se rendaient compte de rien et m'offraient à chaque fois un naturel abandon que je n'aurai jamais pu trouver autrement. De temps en temps et afin de rendre plus délicieuse ma solitude, je puisais quelques clichés dans « mes captures », comme je les appelais, et je m'autorisais des retouches… impossibles avec des photos réelles. Je changeais l'angle de prise de vue ou la pose du sujet ; je le déplaçais et le faisais bouger selon mon bon plaisir, mes désirs et mes envies. Mais à la longue, ce pouvoir sans limites ne m'offrît plus que des plaisirs sans joie car sans aucune surprise, et il s'épuisa de lui-même. Ce que je croyais être une formidable liberté s'averra finalement être un leurre. J'aurai pu me complaire aisément dans la rassurante tranquillité de l'autosatisfaction, car elle est comme un bain chaud dont on ne veut sortir que le plus tard possible. La crainte de l'ennui me poussa à me confronter à d'autres expériences que je décidais par réaction d'être plus excitantes et donc par conséquent plus dangereuses. Ma liberté d'expression devrait se conjuguer avec celle des autres, mes limites seraient celles que les autres me proposeraient de repousser pour eux-même. Au début, je travaillais essentiellement sur la couleur, sans doute pour être fidèle à ce que je m'imaginais de la vie, tenter de la saisir au plus près d'elle-même ; la moindre demi-teinte devait m'appartenir. Aller au plus près de chaque… au cœur de … La porte vient de s'ouvrir. Je reçois de l'eau sur le visage. Je sens ma chemise se coller sur ma peau… je tente d'ouvrir les yeux. Ma vue est troublée par l'eau, mais pas seulement ; je devine la photographie que l'on tient devant mon visage. Une main saisit une poignée de mes cheveux et me redresse le visage brutalement avec la force que l'on puise dans l'impatience des aveux que l'on attend. La photo s'agite devant moi comme une faute que je dois payer. Je la reconnais : c'est une image qui n'existe pas ! Que je n'ai jamais développé ! Et pour cause, elle n'existe sur aucun négatif connu! Je souris devant l'improbabilité de cet événement… mais je ne peux empêcher la petite lumière rouge de s'allumer dans mon crâne, de refermer la porte donnant sur l'extérieur, de m'asseoir sur le petit tabouret face à l'évier du labo en allumant une cigarette, comme je le fais toujours pour réfléchir à quel développement je vais me consacrer. Mais là, c'est différent, c'est un développement que je dois retrouver. Le goût du sang sur ma langue me fait réaliser que ma lèvre inférieure vient de s'ouvrir. Je n'ai pas entendu le coup venir. Je dois prendre trop de temps pour leur fournir une réponse ou bien ils ne supportent pas la fumée de ma cigarette… mais je ne leur en veux pas. Plus ils tentent de me ramener à leur réalité, plus ils m'aident à m'en éloigner… encore un coup ou deux bien placés, et je serais totalement hors de leur portée. Je souris pour accélérer le processus. Je crois comprendre qu'ils n'apprécient guère les gens qui leur sourient. Maintenant les coups s'enchaînent plus rapidement et plus fort aussi…. La porte du labo est définitivement close, fermée par des verrous que je n'ai jamais installés. J'aspire une longue bouffée sur ma cigarette puis j'expire doucement la fumée en face de moi. Le nuage s'évanouit autour d'un carré de papier blanc. La photo m'apparaît plus nettement, je peux presque la toucher, même si elle n'est pas encore sèche, accroché sur le fil par une pince à linge. Les contours du visage se dessinent d'avantage, les contrastes s'affirment, l'ensemble me paraît cohérent. Je ne suis pas mécontent de mon estimation sur le temps d'exposition. C 'est une photographie de 20 ans … assez rare … je n'en ai pas développé beaucoup de ce genre là ! Sans doute parce je n'ai rencontré que très peu de sujets qui supportent ou méritent cette attention si particulière. Mais avant d'aller plus loin, je vous dois une explication. Quand je parle d'une photo de 20 ans, je ne veux pas seulement dire que c'est une photo prise (et figée) …« d'il y a 20 ans ! ». Non, je parle, aussi et surtout… d'une photo qui évolue et vit sur …20 ans et même avec 20 ans d'avance ! Et son personnage avec… son caractère avec… ses idées avec… son corps, ses ambitions, ses illusions, ses fatigues avec… Je sais très bien que cela peut vous sembler incroyable puisque que vous n'en avez jamais entendu parler. C'est normal : je n'en ai jamais parlé à personne. A vous de voir, si tout ce qui ne vous est pas connu… ne peut exister par ailleurs ? Autrement ? Mais, pardonnez-moi, je n'ai pas le temps d'attendre votre réponse… Une fois la découverte faite de cette singulière particularité, peu m'importa de définir si cela était un don ou une facétie de la nature, et je décidai donc de l'exploiter. Bien sûr, à l'époque de la capture, je ne pouvais prévoir avec certitude si le parcours de la jeune femme (car c'était une jeune femme sur la photo en question) serait en correspondance avec les visualisations que me proposait mon précieux tirage.. Si les séances pour la « capturer » m'avaient inévitablement rapproché d'elle, et même j'ose le dire, attiré vers elle… la révélation de son développement me fit m'en éloigner, presque à regret mais inévitablement. Tout ce que la photo déclina de sa personnalité, de ses rêves, de ses croyances éphémères se trouva vérifié et vécu par la suite… 20 ans plus tard, le futur lui donnait raison ! La cigarette arrive au bord du filtre… plus que quelques secondes encore… La jeune personne est devenue une femme adulte estimée et reconnue par sa profession et une grande partie de la population. Elle a maintenant accès à l'utilisation du double pouvoir, comme elle l'avait tant désiré plus jeune. Le pouvoir de se payer ses plaisirs associé au pouvoir de se payer… ses vengeances. Cela je l'avais vu aussi dans la photo, bien avant elle. C'est au second pouvoir que j'ai affaire aujourd'hui. Elle me fait payer le prix d'une telle connaissance, je le sais. Non pas qu'elle me reproche de ne pas l'en avoir informé, de ne pas l'avoir mis en garde, car je me souviens très bien l'avoir fait à plusieurs reprises, jusqu'à très tard dans la nuit. Non, elle me reproche l'impossible ! Juste de ne pas l'avoir convaincu…de pas avoir assez insisté pour lui éviter de vivre l'irrécupérable. Le douloureux constat de tous ses plaisirs inaccomplis… A l'époque, ses choix et ses actes étaient justifiés par une logique sans failles qu'elle était fière de posséder à 20 ans… mais 20 ans plus tard cette même logique n'offre plus que des gouffres démesurés d'incompréhensions et de regrets, et ne trouve plus ni aucun crédit, ni aucune grâce dans sa mémoire…et dans sa vie présente, c'est à dire … aujourd'hui. Mais je suis impuissant devant cette rage de récupération. Elle vient trop tard. On ne récupère rien. On ne répare rien non plus. D'ailleurs, elle le sait et sa décision n'est pas de réparer… mais de supprimer. Et ces deux types à ses ordres sont là pour éliminer toutes traces, toutes preuves de cette autre vie … passée à côté, pourtant si proche et maintenant si loin… irrécupérable… De longs coups sourds résonnent contre la porte du labo… je sens qu'il ne me reste que très peu de temps… les coups se font plus fort sur mon crâne…je prends le briquet qui m'a servi à allumer ce que je savais déjà être ma dernière cigarette… la photo prend feu très rapidement, le visage se défigure, se rétrécie, se décompose, disparaît en lambeaux. La porte craque en s'ouvrant par le milieu, puis les verrous cèdent sous la pression des deux hommes, visiblement énervés par leur totale inefficacité à mon égard. Une lumière blanche éclabousse toute la pièce, un éclair me déchire le cerveau sans un cri. Tout est calme. Une dernière fois, je souris … mes yeux se ferment sur le petit tas de cendres qui repose à mes pieds. Voilà, c'est fait… avant eux. Avant elle. Qu'elle soit heureuse ! Elle n'a jamais existé. CG
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