PARAPLUIE
auteur : FRÈRE MOIMÊME





(CONVERSATIONS DE Aà Z  N°3)
A
On aura beau dire, mais je trouve que votre parapluie n'est pas franchement d'actualité.

Z
Vous voulez rire. C'est un modèle tout à fait récent. Je viens tout juste de l'acheter.

A
Je ne vous parle pas de sa modernité, je vous parle de sa raison d'être aujourd'hui. Il ne pleut pas que je sache.

Z
Non, il ne pleut pas, c'est vrai. Mais ça ne va pas durer. Un jour ou l'autre il va pleuvoir.

A
Ça, c'est un peu facile comme réponse. Avec ce genre de raisonnement, vous pourriez tout aussi bien vous promener avec une luge. Un jour ou l'autre il va neiger, vous savez…

Z
Allons allons, il faut toujours que vous exagériez. En me promenant avec une luge au mois d'août j'aurais l'air d'un dément. Tandis qu'avec mon parapluie, on peut tout juste penser que je suis d'une extrême prévoyance.

A
Sauf si on sait que vous venez de l'acheter. Parce que, excusez-moi, acheter un parapluie en  période de canicule, ce n'est pas franchement un signe de bonne santé  mentale.

Z
Erreur, mon cher, erreur ! C'est en ne l'achetant pas que j'aurais fait preuve de folie au contraire ! Il était en solde ! à un prix défiant toute concurrence ! Je suis sûr que vous auriez fait pareil à ma place.

A
Oh que non ! Moi, je me serai méfié. Je me serai méfié d'un magasin qui défie la concurrence en soldant des parapluies. Surtout un jour de grande sécheresse.

Z
C'est une condition climatique on ne peut plus favorable pour faire ce genre d'opération, vous m'excuserez.

A
C'est surtout comme ça qu'on pousse les gens à acheter des choses  dont ils n'ont pas besoin.

Z
Ah là, vous ne pouvez pas dire ça. Moi j'en avais besoin de ce parapluie : je n'en avais pas.

A
Vous en aviez besoin dans l'absolu, pas dans l'immédiat.

Z
Oui, mais alors si j'avais attendu qu'il pleuve pour l'acheter, vous pensez bien que je l'aurais payé au prix fort.

A
C'est sûr. Mais sur un plan pratique, mieux vaut avoir un parapluie "hors de prix" sous la pluie, qu'un parapluie "hors de pluie" sous son prix.

Z
D'accord, je vois. Si je comprends bien, vous faites partie de ceux qui courent sous l'averse à la recherche du parapluie inabordable ?

A
Pas du tout, non. Je fais partie de ceux qui courent se mettre à l'abri.

Z
Et pourquoi est-ce que vous ne courez pas en acheter un, puisque vous prônez la réaction d'urgence ?

A
Pas d'urgence,  de nécessité.

Z
Oui, et bien justement, la nécessité voudrait qu'à ce moment là, vous passiez à l'acte, et que vous couriez acheter un parapluie.

A
Je ne peux pas , c'est déjà fait.

Z
Vous en avez acheté un ?

A
Oui. Il y a sept ans environ.

Z
Et pourquoi vous ne vous en servez pas lorsqu'il pleut, alors ?

A
Parce qu'il est chez moi.

Z
Chez vous ? Ç'est idiot, vous devriez l'emporter.

A
Pour ça, il faudrait qu'il pleuve avant que je sorte. Comme ce n'est jamais le cas et que je ne suis pas du genre à m'encombrer d'un parapluie s'il ne pleut pas, je n'en prends pas.

Z
Ce qui fait que vous n'en avez jamais, quoi.

A
Si, dans l'absolu j'en ai un, je suis désolé.

Z
Dans l'absolu peut-être, mais pas dans la tourmente.

A
Vous ne voudriez tout de même pas que j'aille en acheter un autre ?

Z
Et pourquoi pas ? Ce serait une façon de réagir à la nécessité comme vous le préconisiez tout à l'heure, non ?

A
Ce serait surtout une façon de céder au superflu ! Je ne vais pas courir m'acheter un parapluie à chaque fois qu'il pleut.

Z
Non, mais vous pourriez au moins courir jusque chez vous chercher le vôtre.

A
Mais c'est ce que je fais, figurez-vous ! Seulement une fois chez moi, vous vous doutez bien que je ne m'amuse pas à ressortir tout de suite. Je ne suis pas complètement idiot. J'attends qu'il ne pleuve plus.

Z
Dans ces conditions là, vous ne devez pas vous en servir souvent de votre parapluie ?

A
Jamais. 

Z
C'est dommage.

A
Oui, c’est dommage, mais c’est comme ça.

Z
Si j’avais su…

A
Si vous aviez su quoi ?

Z
Que vous en aviez un dont vous ne vous serviez pas , je vous l’aurais racheté.

A
Ne dites pas n’importe quoi ! Vous ne pouvez pas racheter un parapluie que vous n’avez jamais vu.

Z
Non. Mais si vous m’en aviez fait le déscriptif et vanté les qualités, vous pensez bien que je n’aurais pas hésité.

A
Sauf que jamais je ne vous aurais parlé de mon parapluie si je n’avais pas vu le vôtre. Avec le temps qu’il fait, je vous aurais sûrement parlé d’autre chose.

Z
De quoi, par exemple ?

A
Je ne sais pas. De parasol, peut-être.

Z
Impossible. Vous n’auriez pas pu m’en parler non plus, puisque  je n’en ai pas.

A
Oui, mais moi j’en ai un. Dans l’absolu, je veux dire.

Z
Oui, dans l’absolu, mais là, maintenant, tout de suite, avec vous, vous n’en avez pas !

A
Encore heureux. Vous ne voulez tout de même pas que je me ballade avec un parasol.

Z
Non, bien sûr… ce serait idiot.

A
Je ne vous le fait pas dire.

Z
Et il est comment, votre parasol ?

A
Bleu. Avec des franges. Très joli. Ça vous interesse ? 

Z
Non, pas tout de suite. Pour le parasol, je préfère attendre l’hiver… j'en trouverais bien un en solde.
CS
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