CHAPEAU
auteur : FRÈRE MOIMÊME


(CONVERSATION DE A à Z  N°1)

A
On aura beau dire, mais je trouve que vous êtes très bien avec ça sur la tête.


Ma foi c'est vrai, vous avez raison, je dois reconnaître que c'est un beau chapeau.

A
Oulala, attention, ne vous emballez pas. Je n'ai pas dit que c'était un beau chapeau, j'ai dit que vous étiez très bien avec.

Z
C'est un peu la même chose. Si je suis très bien avec, c'est parce qu'il n'est pas vilain. Non ?

A
Non. Le fait que ce chapeau  vous aille bien ne sous-entend  pas du tout qu'il est beau. Ou alors ça sous-entendrait que vous l'êtes aussi. Ce qui n'est pas le cas, je vous rassure tout de suite.

Z
Alors vous, vous  avez une façon assez déroutante de dire aux gens qu'ils sont moches.

A
Oulala, attention, ne vous emballez pas non plus là-dessus. Je n'ai pas dit que vous étiez moche, j'ai dit que je ne sous-entendais  pas que vous étiez beau.

Z
Oui, peut-être. En tout cas vous, c'est en ne sous-entendant pas que vous sous-entendez le plus.

A
Ah bon ? Vous trouvez que je sous-entend ?

Z
Oui, vous sous-entendez.

A
Et que sous-entend-je, d'après vous ?

Z
Que ce chapeau serait moche s'il n'était pas sur ma tête. Et vice-versa.

A
Alors là, mon cher, vous vous trompez. Je ne peux pas sous-entendre  une chose pareille. C'est impossible.

Z
C'est pourtant ce que vous faites.

A
Allons, allons, vous pensez bien que si ce chapeau n'était pas sur votre tête je me serais abstenu de tout commentaire. Je ne suis pas du genre à dire à quelqu'un qu'un chapeau  lui va bien quand il n'en porte pas. Quand à votre tête, si vous me l'aviez présentée nue comme d'habitude, je n'en aurais pas parlé non plus.

Z
Bon d'accord, alors j'enlève le chapeau. Voilà. Maintenant, sans faire l'hypocrite, dites-moi franchement ce que vous en pensez.

A
Franchement ?

Z
Oui, franchement.

A
D'accord… Vous préférez que je commence par quoi ? la tête ? le chapeau ?

Z
Par ce que vous voulez.

A
Très bien. Hum. Pour ce qui est de la tête, ma foi, c'est assez difficile. Comme je la vois tous les jours depuis pas mal de temps, il faudrait que je remonte à mes premières impressions, vous comprenez, à celles que j'ai eu lorsque je l'ai vue pour la première fois. Aujourd'hui, j'y suis trop habitué pour en parler de façon objective.

Z
Bon, ben si ma tête ne vous revient pas tout de suite, laissez tomber, et parlez-moi du chapeau.

A
Pour le chapeau, ce n'est pas facile non plus. Comme vous venez de le quitter, je ne peux pas le regarder sans m'empêcher de penser à vous. L'association entre votre tête et lui est encore trop présente dans mon esprit. Il me faudrait un peu plus de temps.

Z
Bref, si je comprends bien, c'est trop tôt pour l'un et trop tard pour l'autre.

A
En quelque sorte, oui. Croyez bien que j'en suis désolé, mais je ne veux pas non plus vous dire n'importe quoi. Et puis même, en supposant que je le fasse, que je vous dise par exemple que vous et votre chapeau, pris l'un sans l'autre, vous penchiez plutôt vers le disgracieux… et bien ça n'empêchera pas qu'ensemble, tels que je vous ai vu tous les deux tout à l'heure, l'un au dessous de  l'autre, vous fassiez  bonne impression.  Je vous assure.

Z
Ouais… je préfèrerais quand même faire bonne impression en étant sûr d'avoir au moins un beau chapeau.

A
Vous avez tord. Parce que même en admettant que le votre ne le soit pas, un beau chapeau ne vous ira pas fatalement mieux. Au contraire. Il risque d'attirer l'attention sur lui, puis, par voix de conséquence, sur vous, ou plus exactement sur votre tête, et ce ne sera pas forcément à son avantage. Les gens seraient tentés de dire "c'est dommage d'avoir une tête pareille avec un si beau chapeau". Tandis qu'avec celui-là, vous ne risquez rien.

Z
Ouais…

A
Vous n'avez pas l'air convaincu.

Z
Pas vraiment, non. Si j'avais su, j'aurais pris une casquette.

A
Ça n'aurait pas changé grand chose.

Z
Si, parce que je déteste la casquette.

A
Ç'aurait été idiot d'en porter une si vous n'aimez pas ça.

Z
Non, parce qu'en détestant  la casquette  on se fout de savoir comment les autres la trouvent. Vous comprenez ?

A
Oui, oui, bien sûr, je comprends, je comprends… Et le béret, ça ne vous dit rien le béret ?

Z
Vous trouvez que j'ai une tête à porter un béret ?

A
Pas spécialement, non, mais l'avantage avec le béret c'est qu'on en trouve pas trente six sortes comme chez la casquette ou le chapeau. Un béret c'est un béret. Point final. On aime ou on aime pas.

Z
Oui, mais ceux qui aiment le béret n'aimeront pas nécessairement  ma tête.

A
C'est vrai. Vous avez raison. Alors il reste le casque.

Z
Le casque ?!

A
Oui.  Un beau casque  ça va a tout le monde.

Z
Je ne vais me promener avec un casque, de quoi j'aurais l'air.

A
Si vous le prenez intégral on ne saura pas que c'est vous.

Z
Je préfère encore garder mon chapeau.

A
Je crois que c'est le mieux, oui. Surtout que vous êtes très bien avec. Remettez- le pour voir…

Z
Voilà…

A
Ah non ! A l'envers il vous va beaucoup moins bien…

Z
Oh pardon…

A
Ah comme ça, c'est beaucoup mieux. J'ai vu tout de suite que les fruits n'étaient pas du bon côté.

Z
Merci.

A
De rien, c'est normal. Je n'allais pas vous laisser repartir avec un chapeau à l'envers pour qu'on se paye votre tête.

Z
Evidemment…

A
Evidemment… il faut savoir s'entraider…


CS

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