MOUCHE
auteur : FRÈRE MOIMÊME




Il y a l’odeur de soupe aux poireaux pommes de terre,
maman dans la cuisine, et  les voix familières de radio-Luxembourg.

Il y a la nuit dehors, la buée des carreaux où j’irais bien d’un doigt faire la tête à Toto.
Il y a l’heure au réveil.
Papa n’est pas rentré.

Je suis assis tout seul dans la salle à manger, penché sur mon cahier.
Je regarde une mouche. Elle traverse en silence mon devoir de calcul.
C’est une histoire de pommes. Pierre en prend dix à Jacques qui en veut trois de Paul qui en doit cinq à Pierre.

J’ai envie de pleurer.
Il y a l’heure au réveil; maman qui met la table.
Je range mon cahier.

Nous mangeons.
Un bout de table est vide.
Dans la soupière immense, la louche fait comme un mat où il manque un drapeau.
Il y a la nuit dehors, la buée des carreaux et mon amour qui enfle, qui voudrait déborder.
S’envoler.
Éclater.
Papa n’est pas rentré.

Il y a l'heure au réveil.
Dans la soupière immense la part qui refroidit.
La mouche a du vibrer des heures contre les vitres, puis tomber, faible et folle, pour sécher en silence.

Et moi j'ai eu zéro.


CS
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