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J’aurais tellement voulu être une fourchette. Ou un couteau. Enfin, quelque chose d’autre, quoi. Mais pas ça. Non, pas ça. Déjà, mon nom, franchement… Et puis d’abord je ne sers que l’hiver. Pourquoi ? Pourquoi faut-il toujours attendre que les humains transis se soufflent sur les doigts pour que l’on pense à moi ? C'est l'hiver ? allez hop, dans la soupière ! Sans compter que c’est toujours très chaud ce qu’il y a dedans. Et puis c’est vraiment rare qu’il n’y ait pas du poireau. Je déteste le poireau ! Avec sa peau qui colle...pouahhh ! Non, décidément, je ne suis pas bien dans mon métal ! Passer sa vie à plonger dans la soupe, tu parles d’une existence. Le pire, c’est les grimaces. Je les vois bien quand j’arrive en planant au dessus des assiettes. Je les vois bien changer de têtes les humains soupophobes ! Ca fait la moue, ça fronce du sourcil, ça tord la bouche en coin ! Ah, ce n’est pas la même chose que quand viennent les desserts ! Je le sais bien, ce sont les petites cuillères qui me l’ont dit ! J’aime bien discuter avec elles, les petites cuillères. Elles sont un peu pipelettes mais bon, ce sont les seules à qui je peux vraiment parler. Malheureusement ce n’est pas souvent. Nous nous croisons seulement dans l’égouttoir. Tout le reste du temps je suis pendue à mon crochet ! Pendue entre mes deux ennemies ! Les deux trouées ! L’écumoire d’un côté et la passoire de l’autre !! Un enfer ! Inoxydable peut-être, mais un enfer tout de même !! Parfois j’en ai tellement assez d’être coincée comme ça que je vendrais mon âme au four !! Chauffée à blanc et refondue ! Remoulée de toute part en n’importe quoi d’autre, voilà ce que j’aimerais ! En pelle à tarte ! En tire-bouchon ! En pince à sucre, même, tiens, pourquoi pas !? Mais bon, je ne vais non plus vous faire l'inventaire de tous les accessoires chanceux qui occupent les tiroirs! Non, vous savez ce qu'il faudrait ? C'est qu’on m’oublie. Oui, qu’on m’oublie, qu'on m'oublie pour toujours au fond du bac en grès et qu’on me laisse rouiller là, toute seule, sous l’eau du robinet qui goutte... Mais je m’égare là, je me laisse aller...ça ne sert à rien, je sais. Au fond vivement l’hiver, tiens… vivement l’hiver. Car sans l’hiver, qui pourrait se soucier d’une triste louche en fer pendue à son crochet ? CS
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