(La) MER
auteur : SŒUR MANDOU


Au bord de la mer. Un grand banc de sable qui remonte légèrement en dune vers l’arrière. On devine derrière un horizon illimité. A gauche une voiture, les 4 portières ouvertes. A l’antenne pend un chiffon blanc. Il n’y a pas de vent.
On ne sait de quel côté se trouve la mer, mais on l’entend. Flux…Reflux…Flux…Reflux…

ELLE est assise dans le sable face public. Lunettes de soleil rafistolées, robe en haillons, mais elle les porte comme s’il n’y avait pas d’usure. Autour d’elle des petits tas de coquillages triés par formes. Elle ne fait rien.

Derrière elle, au sommet d’un tas de sable, se tient LUI, debout de dos, un poing sur la hanche, s’appuyant de l’autre main sur le manche d’une pelle. Il semble regarder au loin. Lui aussi en haillons, mais idem elle.

Un long temps. Flux…Reflux…. Soudain le son de la mer s’interrompt.
ELLE lève la tête vers le ciel.
LUI met sa main en cornet à l’oreille.
Le son reprend. Flux…Reflux…
ELLE regarde à nouveau devant elle.
LUI change sa pelle de main et reprend la même pose inversée.


UN TEMPS

LUI    -  C’est fatigant !
ELLE    -  Quoi ?
LUI    -  De bander.
ELLE    -  Tu bandes ?
LUI    -  Non
ELLE    -  Alors t’es pas fatigué ?!
LUI    -  Non
ELLE    -  (un temps) … Alors pourquoi tu dis c’est fatigant de bander ?
LUI    -  Pour parler
ELLE    -  Ah d’accord. Pour parler.
LUI    -  Oui, pour parler
ELLE    -  (elle réfléchit)  T’es content, alors ?
LUI    -  Non.
ELLE    -  T’es jamais content.

SILENCE.   LUI met la pelle sur ses épaules et regarde loin vers la droite

ELLE    -  Moi c’est parler qui me fatigue
LUI    -  Forcément, tu peux pas bander
ELLE    -  C’est vrai. Pourtant …
LUI    -  … Pourtant quoi ?
ELLE    -  (lasse)  Rien
LUI    -  T’es fatiguée ?
ELLE    -  Un peu. Parce que je parle.
LUI    -  T’es pas obligée
ELLE    -  Non
LUI    -  Alors pourquoi tu parles ?
ELLE    -  Pour te faire bander.

SILENCE.   LUI plante sa pelle dans le tas et s’assied face public. ELLE se remet à trier.
Un temps.


ELLE    -  Tu dis plus rien
LUI    -  Non.
ELLE    -  T’as dit tout ?
LUI    -  Tout quoi ?
ELLE    -  Tout ! Tout ? Tout… Tout… Tout… Rien
LUI    -  Je comprends pas
ELLE    -  (elle met ses lunettes sur son front. Etonnée) Moi non plus, maintenant. Y a deux secondes pourtant je comprenais bien, et puis là c’est parti
LUI    -  Loin ?
ELLE    -  Je sais pas. Moi je suis restée là, alors je peux pas savoir si c’est parti loin.
LUI    -  Ca va peut-être revenir
ELLE    -  Peut-être
LUI    -  Ca serait bien
ELLE    -  Pourquoi ?
LUI    -  Ben partir c’est mourir un peu. Mais si ça revient pas, c’est mourir beaucoup
ELLE    -  C’est triste
LUI    -  C’est mieux que rien

SILENCE

LUI    -  Ca revient ?
ELLE    -  (elle se concentre) … … Non.
LUI    -  C’est bête. J’ai vachement envie, mais ça m’embête. C’est drôle, ça m’embête.
ELLE    -  (affolée)  Comme tu vas vite ! (elle répète tout bas sa phrase à lui, puis)  Qu’est-ce qui est bête ? De quoi t’as envie ? Qu’est-ce qui t’embête ?
LUI    -  T’as oublié « c’est drôle »
ELLE    -  Ah oui, tiens, c’est drôle, j’ai oublié « c’est … » (elle rit)
LUI    -  (s’énervant)  Y a pas de quoi rire !
ELLE    -  (piquée)  Ben puisque c’est drôle
LUI    -  (s’énervant plus)  C’est pas drôle que tu m’écoutes qu’à moitié. C’est vexant. Au moins si tu m’écoutais pas du tout, je pourrais croire que t’es sourde. Comme ça je pourrais parler quand je veux, aussi fort que je veux…
ELLE    -  (énervée)  Tout seul ?
LUI    -  (ulcéré)  Oui, tout seul puisque tu m’écoutes pas !

SILENCE.  L’atmosphère est tendue.

ELLE    -  Au fait de quoi t’avais envie ?
LUI    -  J’ai plus envie
ELLE    -  … (sauvage)  C’était quoi ?
LUI    -  De parler, j’avais envie qu’on parle, MERDE !
ELLE    -  AH !
LUI    -  Oui, AH ! Et ça m’embêtait parce que ça te fatigue, mais maintenant, c’est drôle, que tu sois fatiguée, ça m’embête plus du tout, je m’en tape, tu peux être épuisée, crevée, naze, h.s., flaquée, liquéfiée, JE-M’EN-BRANLE !
ELLE    -  C’est vrai ?

LUI entreprend d’augmenter son château de sable.
SILENCE
UN LONG TEMPS. Il creuse toujours et est bientôt caché à mi-corps.


ELLE    -  Il fait chaud
LUI    -  … … …
ELLE    -  (surprise de n’avoir pas de réponse, elle se prend au jeu et éprouve tout ce qu’elle dit, jeu très physique, rythme de plus en plus rapide)  J’ai chaud !
LUI    -  … … … (il creuse de plus en plus vite, les pelletées suivent son rythme à elle)
ELLE    -  J’ai la bouche sèche ! … Je suis en nage ! … Je dégouline ! … (de plus en plus affolée)  Je cuis, j’étouffe ! …
    Je rissole, je toaste, je gratine, j’estouffade, je boursoufle, je cloque, je pustule, je graillonne, je calcine, HEIN, QUOI, QU’EST-CE QUE TU DIS ?
LUI    -  (s’arrêtant de pelleter, on ne voit plus que sa tête)  J’ai rien dit !
ELLE    -  (s’immobilisant, yeux fermés)  QUOI ?
LUI    -  J’ai rien dit, pas un mot, rien, j’ai rien dit
ELLE    -  QUOI ?
LUI    - MAIS MERDE J’AI RIEN DIT, JE TE DIS, T’ES SOURDE OU QUOI ? QU’EST-CE QUE T’AS, TU PEUX PLUS BOUGER ?
ELLE    -  Non, j’écoute
LUI    -  T’écoutes quoi ?   
ELLE    -  Ta voix. Ta voix. J’écoute ta voix
LUI    -  Ma voix ?
ELLE    -  (fait oui de la tête, les yeux toujours fermés)
LUI    -  (inquiet)  Qu’est-ce qu’elle a ma voix ?
ELLE    -  (en extase) C’est la tienne
LUI    -  (Il regarde tout autour de lui, ahuri)  … C’est vrai qu’il fait chaud, dis-donc

Elle ouvre les yeux. Ils se regardent sans bouger. On entend particulièrement bien le flux et le reflux. Un LONG TEMPS.

LUI    -  (tout à trac)  On pourrait aller se baigner ?
ELLE    -  (hésitante)  Je sais pas nager…
LUI    -  Moi non plus. On n’est pas obligés d’aller loin
ELLE    -  On peut rester où on a pied
LUI    -  … (il murmure)  où on a pied…

UN TEMPS

ELLE    - (avec enthousiasme)  On pourrait construire un bateau ? Enfin un radeau, pour flotter, juste un tronc, ou une branche, comme une bouée
LUI    -  (grave)  J’ai mon couteau suisse !
ELLE    -  Ton couteau suisse ?     
LUI    -  Oui. Multi-lames. C’est un couteau de survie. On peut tout faire avec
ELLE    -  Tout ?
LUI    -  Oui, tout.
ELLE    -  Faut être drôlement habile de ses mains !
LUI    -  (très grave)  Oui. Il faut.
ELLE    -  T’as pas peur ?
LUI    -  Peur ?  (il tend ses mains devant lui, elles ne tremblent pas.)
ELLE    -  C’est fou !
LUI    -  Quoi ?
ELLE    -  Tous ces doigts…
LUI    -  C’est vrai, c’est bien fait. (un temps)  Et maintenant…
ELLE    -  Action !
LUI    -  Action !
ELLE    -  Mon Dieu !

Elle se lève, il court vers la voiture, ouvre la boîte à gants, revient en tenant le couteau suisse, le lève haut et le fait tourner dans la lumière.

ELLE    -  C’est pas gros
LUI    -  (très grave)  C’est pas gros, mais c’est grand. Regarde, on voit rien. Juste l’acier sur les côtés. Livrée rouge et croix blanche, tous les Graal à portée de lame. La guerre est tapie à l’intérieur. Elle demande qu’à sortir, la guerre. Faut juste pas se ronger les ongles, parce que les ongles c’est pas fait pour griffer, c’est fait pour ouvrir les couteaux suisses, on devrait y penser plus souvent quand on se les coupe, une rognure d’ongle qui tombe par terre, c’est un couteau suisse qui reste fermé, une épée qui reste au fourreau, une peau qui reste lisse, douce, comme la tienne, que si elle était perforée, après le sang, après la croûte, toujours un petit bourrelet sous les doigts, pour freiner la caresse, la remettre en question, sans trouver de réponse, pendant ce temps là la peau se refroidit (il commence doucement à essayer d’ouvrir la lame) alors la main devient maladroite, elle cherche à rattraper le temps perdu, elle bouscule, elle arrive plus à bouleverser, elle saccage, elle appelle l’autre au secours, et puis au bout des mains les bras et puis tout le reste, et la tête mauvaise tête qui comprend rien à la musique, le rythme a foutu le camp, faudra tout recommencer, le serment, et de nouveau le Graal, si loin, merde, si loin, bordel de merde de bordel  à cul de pompe à merde est-ce que je vais arriver à ouvrir cette saloperie de croisé de coucou suisse…

Il s’acharne sur le couteau, n’y parvient pas, se fait mal, le lâche. Il est tombé. Elle le ramasse et l’examine.

ELLE    -  Il est rouillé
LUI    -  Y a pas si longtemps que je l’ai !
ELLE    -  C’est le sel. Ca l’a bouffé. L’air est salé ici. C’est l’air de la mer.
LUI    -  Ah oui le sel, ça bouffe. Il est pas rouillé, il est oxydé
ELLE    -  Ca change quoi ?
LUI    - (tout à coup distrait, comme s’il écoutait quelque chose)  Rien. Ca change rien.
ELLE    -  Putain de saloperie de mer !
LUI    -  (un temps il écoute encore) … T’excites pas, elle est morte.

Ils écoutent tous les deux. En effet on n’entend plus rien.
CB
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